Parfois il discutait avec Dieu (extrait) @ Pia Petersen

pia

Voici le deux premières pages de ce livre magnifique (que je viens de retrouver, en plein rangement de ma bibliothèque…).

J’en parlais (par chance) mais très très succinctement ICI

Il avait encore menti et c’était stupide, voilà ce qu’il pensait, il était stupide. Parfois, il mentait, sans raison, c’était fatigant et inutile, ce n’était vraiment pas le peine, quand on le regardait on voyait bien ce qu’il était. Il avait dit qu’il faisait des recherches sur les Amérindiens. Mais il avait de trous dans ses chaussures, des boutons manquaient à sa veste et en plus la bibliothécaire savait qui il était, mais elle faisait comme si c’était vrai et elle le dirigeait vers le rayon où il y avait des livres sur les Indiens. Il s’en foutait des Amérindiens. Il l’avait dit comme ça. Pour se sentir important.

Souvent il allait à la bibliothèque pour regarder les livres et quand il passait dans les rayons, il les touchait du bout des doigts. Il aurait bien voulu les caresser un peu, mais ses mains étaient souvent sales, alors il les frôlait du bout des doigts pour ne pas laisser d’empreintes. Il aimait ça, aller à la bibliothèque, apprendre des mots et aussi être au chaud, comme aujourd’hui, il y avait passé presque toute la journée. Il ne cherchait rien en particulier, le silence, s’asseoir sur une chaise et poser les coudes sur une table. Se souvenir des livres qu’il avait lus et de ceux qu’il voulait lire, se souvenir de l’époque où il avait un domicile et des choses un peu partout, des choses inutiles qu’il entassait, mais sans savoir pourquoi et pendant un temps il aurait tué pour les garder. Les livres, surtout. ça le rassurait de voir l’intelligence humaine bien alignée sur les étagères de sa bibliothèque. Chez lui. Car il avait eu un chez lui. C’était il y a longtemps. Une éternité, on pouvait dire ça, dans une autre vie, une époque où il était un peu poète, en tout cas lettré, dans son temps libre, bien sûr. Il avait exercé la profession de commercial et il vendait des téléphones portables, mais ça lui prenait beaucoup de temps et il avait arrêté ce travail. Il avait aussi fait des études, mais il n’avait pu aller jusqu’au bout, il y avait eu comme un court-circuit dans sa tête et il n’était pas devenu un intellectuel. Aujourd’hui, à la bibliothèque, il cherchait des mots, c’était ce à quoi il passait son temps. Il y avait un mot qu’il voulait trouver, mais il ne savait pas lequel, tout ce qu’il savait, c’est qu’il le reconnaîtrait, il le connaissait depuis toujours et il allait le trouver, il en était sûr.

Editions Actes Sud. 2004

Le livre de Dina @ Herbjorg Wassmo

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« Je suis Dina. Tout le monde disparaît. « L’enfant qui tempère son chagrin » a disparu. J’ai décroché Hjertrud du mur. Ses yeux l’ont quittée. Je ne peux pas regarder un tableau sans yeux. Le chagrin, c’est les images qu’on ne peut pas voir, mais qu’il faut porter quand même. »

Qui est Dina ?

Tout l’art de Herbjorg Wassmo est de bâtir une trilogie autour d’un seul personnage principal que nous voyons grandir puis mûrir au fil des pages sans pour autant dissiper le voile de mystère qui l’enveloppe jusqu’à la fin.

Qui est-elle,  Dina ? Celle par qui le malheur arrive ? Celle qui protège, sauve, condamne ? Celle  encore qui achève à mains nues son cheval mourant, son « enfant » diabolique, Lucifer, l’ange déchu ?

Qui est-elle ?

Elle parle tout haut comme une paysanne, et dans sa tête comme une conteuse.

La réponse est à chercher ailleurs, bien au-delà du monde visible et sublime de cette Norvège du XIXème, entre mer et ciel, rythmée par les saisons, les hivers rigoureux et le printemps qui arrive parfois très, trop tard. La nature est rude, l’âme de Dina l’est plus encore, comme si elle savait.

Dina est le trait d’union entre l’ici et l’au-delà. Habitée par le Livre (chaque chapitre s’ouvre sur une citation biblique, de l’Ancien au Nouveau Testament), elle est aussi charnelle que mystique. Entre les vivants et les morts. Elle est la vie, éclatante dans toute sa sensualité, animale, totalement animale. Elle dévore les hommes presque littéralement. Elle aime farouchement, et puis…. Elle prend, sans retour, d’une avidité sans pareille.

Elle voit les morts, mieux, elle vit avec eux, partage avec eux sa couche, repousse au coin d’un coup de pied.  Seule sa mère, la première,  reste la « disparue » indomptée, lune croissante ou cruellement absente, son Nord, sa boussole. La seule à pouvoir la dominer d’où elle se trouve.

Dina est une louve, par-delà le bien et le mal, elle aime jusqu’à la mort et dans la mort.

Bien étrange héroïne qui relègue tout derrière les autres personnages. Et pourtant Léo, le russe est d’une stature incroyable. C’est peu dire.

La trilogie s’achève sur un nouveau drame, mais il y a une suite, dont le héros cette fois, ne sera pas Dina. ..

Bref, impossible de résister, il faut savoir, découvrir les deux derniers volumes. Et peut-être alors saurons-nous qui est vraiment Dina.

Editions Gaïa et Editions 10/18. Traduit du norvégien par Luce Hinsch.

Un grand merci à Vanessa pour cette belle découverte !!

 

Ecrire, André Suarès. Et Juliette.

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On devrait plonger dans l’oeuvre de Suarès, s’immerger entre ses pages, peser chacun de de ses mots, les goûter et y passer une vie. Il faudrait.

Mais déjà le croiser, presque par hasard, est une grande chance. Il est là, présent, un tout petit peu, dans ma bibliothèque et il m’arrive de sortir l’un de ses ouvrages, recouvert d’un peu de poussière, pour aussitôt le feuilleter. C’est un auteur que j’ai étudié il y a très longtemps, mon exemplaire de Voyage du Condottière est annoté, gribouillé, il me réjouit, j’y retrouve l’écriture d’une amie à qui je l’ai prêté il y a si longtemps… Bonheur.

Des dizaines de passages sont soulignés, peut-être même à l’époque retenus par coeur, le coeur justement au bord des lèvres, parce qu’à vingt ans on ne peut sortir indemne d’une telle découverte.

Et puis, il y a sa correspondance avec Claudel, feuilletée toujours au hasard, comme on lance un dé,  à chaque fois gagnant. Je m’arrête et je remonte le temps.

Celui qui a écrit ces pages si incroyablement magnifiques sur la Juliette de Shakespeare, est aussi l’homme qui adressa à Claudel des lettres d’une intelligence, d’une sensibilité hors du commun (il est curieux que je relise régulièrement, et malheureusement trop fugacement Suarès, sans avoir la moindre envie de relire Claudel….).

Voilà ce qu’écrit André Suarès à son ami  Claudel, le dimanche 13 octobre 1907 :

« Je vais avec vous jusqu’à la cause des causes. Là, vous avez votre révélation. Et là, je n’en ai aucune : sinon la terrible pensée que la cause est le « Moi » créateur, mais qui crée le rêve de la vie dans le rêve du néant.

(….)

Votre connaissance est une passion à l’égard de Dieu qui crée. La mienne est une création à l’égard du néant qui est. Toutes mes vues sont des transitions du rêve à la vie. Et les vôtres sont des actes de la divinité, il me semble. Je grossis les oppositions : c’est le genre grossier du parallèle.

Après tout, j’ai peut-être Dieu sans le savoir. La religion est la faim parfaite de l’idéal, qui ne peut pas être rassasiée. Je me sens l’homme le plus religieux du monde, mais avec une indépendance farouche que vous ne devez pas comprendre. Je suis rebelle à la mort et à la souffrance, infiniment : vous entendez assez qu’il ne s’agit pas seulement de ma souffrance et de ma mort. Tout est amour et sensation première en moi. Il y a plus d’intelligence en vous. ».

André Suarès, Paul Claudel, Correspondance (1904- 1938). Edition Gallimard.

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Julia Margaret Cameron, portait de  Julia Prinsep Jackson (1856), mère de Virginia Woolf.

Puis relire « Maisons de Juliette » (Vers Venise)

« La petite fille, là, fut mise et couchée. Elle n’avait pas quatorze ans.

Elle est baignée d’air. Elle voit le ciel, les arbres et les saisons. Je n’évoque pas votre amoureuse de théâtre, une vieille femme au cou de taureau, qui pousse ses roulades comme si elle était assise, infirme, et qu’elle ne pût avancer  que sous ce vent en poupe : car il vous les faut d’au moins cinquante ans, vos héroïnes. Ni la jeune femme qu’elle est aussi quelque fois, pleine de son, je dis de sciure, une poupée d’Amérique, qui n’a d’yeux, de ventre et de voix que pour elle-même : de là son luxe charnel, et sa santé ; et ses perles dans le chignon, et ce caillou si lourd sous la gorge.

Non, je vois la fillette au teint jaune, la petite de treize ans, qu’un tel amour a prise qu’elle est folle, qu’elle doit vivre sa vie en quelques jours ; et qu’il faut qu’elle meure : car elle ne pourrait pas même enfanter.

Je la vois, la joue longue, l’haleine qui brûle comme le narcisse. Elle rit en fronçant le sourcil, et presque en mourant. Quand elle grince des dents, elle se mord la langue.

Son ventre étroit est de feu. Et sa gorge est pareille à deux boutons de pavot. Au jour, si elle pâlit, elle est verte. Et le soir, aux lumières, elle est comme une tubéreuse : sa pâleur est éclatante. Elle sent l’herbe verte. Son parfum est d’eau qui bouge sur la prairie, fraichement fauchée. Elle brûle, elle brûle.

Ses yeux font mal tant ils se consument. Tant ils veulent vivre, ils meurent d’amour. Au nom seul de Roméo, elle tend sa bouche. L’arc de son corps sourit. Ses lèvres ardentes crient ; elles meurent si elle ne reçoit le vin de la langue, dans le fruit des baisers. Tout son corps tremble. Et ses cuisses se serrent. Et elle sent l’odeur de l’encens, que son sang fume. Et le reste du temps, elle veut dormir, et se retourne sur son lit, accablée.

Voilà comme elle sort de sa maison, pour venir à son tombeau. Et c’est son amour qui la porte. Elle n’a fait qu’une promenade. Juliette n’est sortie seule qu’une fois. L’amour l’a tenue par le bras. Elle a brûlé : elle est morte. Parce qu’on meurt d’aimer et qu’on n’en saurait pas vivre. « 

Voyage du condottière – André Suarès – Edition Granit.

(J’espère en recopiant ce texte ne pas avoir commis trop de de fautes de frappe, ce serait presque un crime (littéraire), donc j’espère…).

Léo, le sylphe, frère de Colette.

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Gabrielle et Léo Colette dans « Le jardin du haut », source Album Colette, Gallimard

C’est un grand bonheur de relire Sido,  et pas seulement la première partie dédiée à la mère de l’écrivain qui ouvre ce livre et lui donne son nom,  mais les trois, distinctes et intimement liées telles les trois faces d’un cadre en éventail, la mère, le père et ses « sauvages » d’enfants. La maison de « Sido », tout au centre des points cardinaux,  est un repère, un monde à soi,  un univers à lui seul dédié à la beauté, la douceur du visage d’une rose, la pureté quasi miraculeuse d’un tout petit enfant, lui seul pourra chiffonner la fleur tant aimée, le beau revient au beau,  quant à sacrifier cette rose à une quelconque fête religieuse, ou pire encore au pied d’un cercueil, il n’en sera jamais question. Le sacré est ailleurs…

« Personne n’a condamné mes roses à mourir en même temps que M. Enfert. » dira Sido…

Ces enfants, elle les aimait. Léo restera pour « Sido » une fierté tout autant qu’une inquiétude, cet enfant n’en finissait pas de disparaître, elle le faisait chercher partout, il n’avait fait que suivre des musiciens, la musique était sa passion (comme les montres qu’il ne pouvait s’empêcher d’ausculter). Léo ne devint pas musicien, il grandit, vieillit, son corps long et maigre toujours aussi léger sous un ample pardessus.  A soixante ans passés il demeura cet enfant toujours à l’affût d’une mélodie, de quelques notes de musique, exilé peut-être à jamais de sa maison, celle située au centre exact des quatre points cardinaux. Son monde, son univers. Et Le tic tac des montres et des horloges en contrepoint. Léo était un sylphe.

« A mes yeux, il n’a pas changé : c’et un sylphe de soixante-trois ans. Comme un sylphe, il n’est attaché qu’au lieu natal, à quelque champignon tutélaire, à une feuille recroquevillée en manière de toit. On sait que les sylphes vivent de peu, et méprisent les grossiers vêtements des hommes : le mien erre parfois sans cravate, et long-chevelu. De loin, il figure assez bien un pardessus vide, ensorcelé et vagabond.

Sa modeste besogne de scribe, il l’a élue entre toutes pour ce qu’elle retient, assise, à une table, sa seule et fallacieuse apparence d’homme. Tout le reste de lui, libre, chante, entend des orchestres, compose, et revole à la rencontre du petit garçon de six ans qui ouvrait toutes les montres, hantait les horloges municipales, collectionnait les épitaphes, foulait sans fatigue les mousses élastiques et jouait du piano de naissance… Il le retrouve aisément, revêt le petit corps agile et léger qu’il n’a jamais quitté longtemps, et il parcourt un domaine mental où tout est à la guise et à la mesure d’un enfant qui dure victorieusement depuis soixante années.

Il n’est pas – quel dommage !… – d’enfant invulnérable. Celui-ci pour vouloir confronter son rêve exact avec une réalité infidèle, m’en revient déchiré parfois… »

Sido, Colette.

Hôtels fantômes

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Yale Joel. « Jacques Tati looking at a sculpture ». MoMA sculpture garden 1958

Enfants, nous sommes sensibles au mystère : boîtes closes, des chuchotements derrière les portes fermées, cette chose qui bouge là-bas dans les arbres, l’attente dans chaque intervalle entre deux réverbères, mais à mesure que nous grandissons, tout devient trop explicable, la capacité d’inventer d’agréables dangers diminue : c’est dommage ; dans toute notre vie, nous devrions croire à des hôtels-fantômes.

Truman Capote, « Une maison des Hauteurs ». Traduction Céline Zins. Gallimard.

Sook et Truman – Un souvenir de Noël

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Sook et Truman Capote

Une femme aux cheveux blancs coupés court se tient devant la fenêtre de la cuisine. Elle porte des souliers de tennis et un informe sweater par-dessus sa robe d’été en calicot. Elle est petite et combative comme une poule bantam, mais, en raison d’une longue maladie dans sa jeunesse, ses épaules sont pitoyablement bossues. Son remarquable visage n’est pas sans ressembler à Lincoln, aussi raviné, aussi coloré par le soleil et le vent. Mais il est délicat aussi, avec une fine ossature, et ses yeux sont couleur sherry et timides. « Pauvre de moi, s’écrie-t-elle, son souffle enfumant la vitre. C’est un temps à faire les cakes aux fruits. »

La personne à laquelle elle s’adresse, c’est moi. J’ai sept ans, elle en a soixante et plus. Nous sommes des cousins très éloignés, et nous avons vécu ensemble… eh bien, autant que je puisse m’en souvenir. D’autres personnes habitent la maison, des parents, et, bien qu’ils exercent leur autorité sur nous, et que fréquemment ils nous fassent pleurer, nous ne sommes pas trop, dans l’ensemble, conscients de leur présence. Nous sommes le meilleur ami l’un de l’autre. Elle m’appelle Buddy en souvenir d’un petit garçon qui fut autrefois son meilleur ami. Cet autre Buddy est mort en 1880 quand elle était encore enfant. Elle est restée une enfant.

 

Un souvenir de Noël – Truman Capote (1980) – Traduction Germaine Beaumont. 

A suivre….

 

 

Monsieur Maléfique, le voleur d’âmes

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Truman Capote par Carl Van Vechten – 1948

Mais la plupart des rêves commencent parce qu’il y a en nous des furies qui soufflent et défoncent tous les murs. Tu vois, je ne crois pas en Jésus-Christ, mais je crois que les gens ont une âme, et je me l’imagine comme ça : les rêves sont l’esprit de l’âme et ce qu’il y a de plus vrai en nous. Quant à M. Maléfique, sans doute qu’il n’a pas d’âme, alors il grignote, miette par miette, celle des autres, il les vole, comme il volerait tes poupées ou l’aile de poulet dans ton assiette. Des centaines d’âmes sont passées entre ses mains pour finir dans un fichier.

Monsieur Maléfique (1949) – Truman Capote. Traduction Serge Doubrovsky. 

Truman Capote n’a que 25 ans quand il écrit cette nouvelle d’une incroyable lucidité sur notre monde. Notre monde, car des Messieurs Maléfique il en court malheureusement plein les rues.